Que boire avec… un livre qui fait peur ?

Jack-Torrance

Dès la sortie du bureau, la nuit, le froid, le vent qui soulève les feuilles en tourbillons insensés sur les trottoirs, vous vous êtes dit qu’il serait vraiment délicieux de pouvoir enfin rentrer chez vous, grignoter un morceau, et vous affaler dans ce canapé douillet pour passer la soirée à bouquiner au chaud sous une couverture. Dans le métro, entre le manteau, les gants, le bonnet et l’écharpe, vous êtes au bord de la suffocation. Vite, sortir d’ici, respirer, vous fermez les yeux pour échapper à tout ça. Quand vous ouvrez les yeux, vous croisez le regard appuyé de ce type qui n’a pas dû croiser son visage dans un miroir depuis le déjeuner puisqu’il balade encore des miettes de nourriture au coin des lèvres. Sa peau cireuse et ses vêtements trop petits comme empruntés à quelqu’un d’autre lui donnent une allure de poupée articulée. Ou désarticulée. Il tente un sourire, et des filaments de salive s’étendent entre ses lèvres, sur ses dents. Finalement, vous n’avez plus du tout envie d’enlever manteau, gants, bonnet et écharpe. peut-être que si vous gardiez toutes vos couches de vêtements, vous pourriez disparaître dedans, et il ne vous regarderait plus.

Station Anvers, vous descendez. Le froid vous saisit instantanément, soulagement. Vous allez traverser le square, quand, arrêtée au feu rouge, vous regardez à gauche pour vérifier la circulation. Il se tient à côté de vous, vous sourit de nouveau, avec sa salive aux lèvres. Traverser le square, désert à cette heure tardive. Le vent fait bruisser les feuilles des platanes et voltiger quelques grains de sable. Les ombres des bancs et du kiosque dansent tristement sous la lumière blafarde des réverbères lointains. Il se tourne de nouveau vers vous, vous pouvez le voir du coin de l’œil, et son sourire se meut en un léger sifflement rauque.

Traverser le square.

Tant pis, vous le contournez, vous mettrez cinq minutes de plus mais garderez un semblant de tranquillité d’esprit. Vous prenez à gauche, puis à droite. Vos talons résonnent sur l’asphalte encore humide de la pluie de cet après-midi. Les battements de votre cœur commencent à s’accélérer, vous sentez le sang qui bat dans vos tempes. Les branches des platanes craquent sous l’effet de ce vent qui n’en finit plus de souffler dans vos oreilles et qui assourdit tout. Pourtant, vous entendez des pas derrière vous. Ou non ? Peut-être que vous les imaginez seulement. Impossible de se retourner, cela demanderait trop de courage. Vous voulez juste rentrer chez vous. Vous accélérerez la cadence. Le bruit des pas derrière vous cesse. Non, ils reviennent, plus vite encore. Plus proches. Les branches des platanes craquent au dessus de votre tête. Pourquoi les lumières des appartements des rez-de-chaussée sont-elles toutes éteintes ce soir ? Le vent tourbillonne de plus belle dans vos oreilles. Qu’est-ce qu’elle est longue, cette rue. Vous ne vous étiez jamais rendue compte que vous habitiez si loin du métro. Si seulement vous n’aviez pas ces talons aux pieds. Traverser l’avenue de Trudaine. Pourvu qu’une voiture passe, avec ses phares allumées, qu’elle décide de stationner, là, maintenant. Pourvu qu’il y ait un piéton, quelqu’un, un fumeur à la fenêtre, quelqu’un, n’importe qui, s’il vous plaît.

Personne.

Vous ne vous arrêtez même pas pour traverser la rue, vous courrez presque. Foutus talons. La rue Turgot, enfin. Le vent s’engouffre dans la rue étroite, siffle dans les oreilles encore, et encore et encore, et les pas, derrière vous, de plus en plus proches, là, bientôt sur vous, la porte d’entrée, il arrive, le code, mais c’est quoi déjà mon code, dépêche toi bon dieu A427 clic la porte s’ouvre, vous vous engouffrez dedans et vous vous plaquez derrière de toutes vos forces en prévoyant de sentir la force du type qui essaiera de la maintenir ouverte pour s’y glisser et vous suivre jusque chez vous au troisième étage.

Rien. La porte s’est refermée derrière vous, personne n’a tenté de rentrer, vous êtes à moitié effondrée au sol.

Vous montez les trois étages, le cœur qui bat à tout rompre, les talons à la main, épuisée. Vous enlevez enfin manteau, gants, bonnet, écharpe, et décidez de ne pas manger, mais de boire un coup et de vous affaler dans votre canapé avec votre bouquin, surtout ne plus penser à ce soir, s’évader. Vous regardez sur votre table basse, et soudain vous vous souvenez du livre que vous lisez en ce moment : Shining de Stephen King. Vous souriez et vous vous dites que, peut-être, il vous fait plus d’effet que ce que vous aviez pensé.

Il est temps de boire un coup. Oui, mais quoi ?

A mon avis, dans de telles circonstances, il vaut mieux boire un vin bien sec, bien nerveux. Quelque chose qui remet les idées en place, qui donne de l’énergie, qui rend vigilant. Sait-on jamais ? Si cela se trouve, le type salivant est juste derrière la porte, il attend le bon moment.

Un blanc, citronné, frétillant, un sauvignon jeune, arrogant, qui n’a peur de rien. Pas un vin très réputé, guindé, drappé dans sa belle appellation, non, un petit vin courageux, simple et intrépide. Un saint-Bris, de Bourgogne. La seule appellation de bourgogne en blanc qui ne soit pas élaborée à partir de chardonnay. Forcément, le saint-Bris, il est obligé d’y aller fort pour se faire entendre, il ne peut pas faire le timoré. Il doit faire montre d’assurance et d’audace pour se confronter à tous ces grands de Bourgogne, quand personne ne pense à lui ou qu’on le regarde de haut. Le saint-Bris, c’est le vin qui donne du courage, qui montre l’exemple de la vaillance et de la hardiesse. C’est exactement ce qu’il vous faut. Juste au cas où.

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2 réponses à “Que boire avec… un livre qui fait peur ?

  1. Très sympa ce billet ! J’y penserai pour le prochain polar que je lirai même si j’aurais tendance à aller vers des alcools plus forts pour calmer une grosse frousse^^

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